Une ville clandestine souterraine démantelée

Les obscurs dessous de « Cherkizon », la ville clandestine moscovite

L’économie souterraine, alimentée par des milliers de migrants clandestins acheminés par les trafiquants d’êtres humains, n’est pas qu’une réalité ouest-européenne. Elle sévit également en Russie.
Moscou, la capitale russe, reste un point de passage important avec sa route des trafics surnommée la “Moscow connexion”. Cet axe est utilisé par les criminels pour acheminer des migrants venus de Chine, d’Asie centrale et du sud est (Indo-Pakistanais, Vietnamiens,…). Au nord-est de la ville, dans le district Izmaylovo, non loin du stade du club de football local, le  Lokomotiv Moscou, se trouve le plus grand marché de vente en gros d’Europe de l’est. Le marché Cherkizovsky (connu sous le nom de « Cherkizon »), a vu le jour juste après la chute du mur de Berlin et s’étend sur pas moins de 300 ha.
Devenu une véritable institution asiatique au coeur de Moscou, le marché Cherkirzovsky accueille principalement des marchands chinois et vietnamiens, mais à leurs côtés, on trouve également des Turcs, Tadjiks, Azéris, Kirghizes, Géorgiens et autres Ouzbeks.
Ce centre névralgique, propice au commerce, défraye la chronique depuis plusieurs années. Cet immense terrain brasse donc une importante diversité ethnique. Il a commencé à attirer l’attention des autorités en août 2006 lorque le site a fait l’objet d’un attentat perpétré par un groupuscule néo-nazi. Le bilan fut  lourd : 14 victimes tuées et 55 blessés parmi les ressortissants des différentes communautés représentées, dont deux enfants tsiganes.
En juin 2009, les autorités russes ont décidé de fermer le « Cherkizon » suite à une opération surprise. Motifs : contrebande et raison de sécurité. L’enquête a permis de saisir 6000 containeurs remplis de produits contrefaits fabriqués en Chine et estimés à une valeur marchande de 2 milliards de dollars. Pas moins de 58 containeurs étaient remplis de jouets qui ne respectaient pas les normes de sécurité en vigueur. Les autres infractions étaient liées aux conditions de conservation des produits alimentaires et, surtout, aux conditions de travail déplorables de milliers de clandestins !
Durant cette période, le maître des lieux n’était autre que l’oligarque Telman Ismailov. Né en 1956 à Baku (Azerbaijan), il a créé sa première Coopérative en 1988. Baptisée « Société de Bienfaisance Commerciale », elle était active dans le commerce de vêtements et de biens de consommation. Elle évoluera en « CBF AST Ltd », devenant plus tard propriétaire du marché Cherkizovsky. En 1989, naquit le groupe familial AST Group (un intitulé reprenant les initiales des prénoms des deux fils Ismailov – Alik et Sharan – ainsi que du sien), fort d’une trentaine de sociétés engagées dans divers types d’activités: hôtellerie, construction, sécurité, restauration, transport, joaillerie, marketing et sponsoring sportif (football), etc. Selon le classement Forbes, le patron de l’empire AST figure aujourd’hui parmi les 200 hommes d’affaires les plus riches de Russie avec une fortune estimée à 600 millions de dollars.
C’est donc dans son giron et, selon plusieurs sources, à la faveur d’une étrange coïncidence, que s’est déroulée l’opération policière de 2009. Suite aux irrégularités constatées, le marché a dû fermer temporairement ses portes. Si les mesures ont été prises par la municipalité moscovite (en litige avec Ismailov), on sait que le Premier ministre de l’époque, Vladimir Poutine, a étroitement suivi le manège dans ce bastion de la contrebande à grande échelle. A la suite de ça, Telman Ismailov a pris le large vers la Turquie où il a fait parler de lui en entreprenant la construction de l’hôtel « Madran Palace » à Antalya. Ce complexe 5 étoiles est considéré comme l’une des constructions hôtelières parmi les plus onéreuses au monde puisqu’il a coûté la bagatelle de 1,5 milliard de dollars.

Pluie de dollars

C’est en grande pompe qu’a été inaugurée cette réplique du grand bazar d’Istanbul. Parmi les convives figuraient, entre autres célébrités du show biz, Sharon Stone, Monica Bellucci, Maria Carey ou encore Richard Gere. Ils se souviendront que le spectacle inaugural a été le théâtre d’une pluie de… billets de 100 dollars. Profitant de ce moment faste, Ismailov a introduit une demande visant à devenir citoyen turc. Cette débauche d’argent n’a pas été au goût de Poutine qui aurait préféré voir les millions de l’oligarque investis en Russie, alors
en pleine crise économique.
A la suite de quoi, une véritable déferlante diplomatique venue d’Asie s’est abattue sur Moscou. En juillet 2009, le vice-ministre chinois du Commerce s’est rendu dans la capitale, accompagné d’une délégation composée de représentants des ministères du Commerce et des Affaires étrangères, de l’Administration générale des Douanes et d’attachés commerciaux des provinces du Zheijan et du Fujian (deux régions bien connues de la migration chinoise en Europe et en Belgique). L’objet du déplacement était clair : négocier au sujet des quelques 150 marchands chinois interpellés à Cherkizovsky et dont la marchandise avait été confisquée. Officiellement, les autorités chinoises disaient soutenir la lutte contre la contrebande en Russie. Ceci étant, leur mission de bons offices revêtait un enjeu économique majeur en lien avec l’activité de la ville de Wenzhou d’où était originaire la majorité des marchands chinois interpellés. En effet, selon les chiffres de la Fédération russe du Commerce et de l’Industrie, ces derniers étaient pas moins de 60 000 à commercer à « Cherkizon » ! Pour cette seule cité chinoise, la perte de revenus était estimée à 800 millions de dollars. C’est d’ailleurs pour les mêmes raisons que la diplomatie vietnamienne a également fait connaître son désappointement auprès des responsables russes.

Terrés comme des rats

Il reste que durant les cinq années qui ont suivi la décision de fermeture, les petites mains, pour la plupart en situation irrégulière, qui alimentaient le business du fameux marché, n’ont pas disparu pour autant. Elles ont continué à faire tourner l’économie noire et le vaste brigandage qui s’y rattache. A l’abri des regards, ces immigrés se sont tout bonnement « enterrés » sous l’ancien marché, où ils ont continué à (sur)vivre et à travailler clandestinement.
Le 5 juin 2013, la police russe les a découverts. Terrés comme des rats dans une”ville souterraine“, plus de 200 personnes, originaires principalement du Vietnam et d’Asie centrale, ont été arrêtées. Outre des ateliers de confection textile, le complexe comprenait des restaurants, des chambres, un élevage de poules, un cinéma et même un casino. Leur sort n’est plus entre leurs mains s’il l’a jamais été.
Une chose est sûre cependant, ces esclaves, eux, ne seront pas arrosés d’une pluie de dollars.
 
 
Video du démantèlement de la “ville souterraine” sous le marché Cherkizovsky: IMAGE EuroNews
 
AUTRES REFERENCES:
-  Wikipedia ” Telman Ismailov