Dans les Balkans, la Fondation Roi Baudouin aide depuis huit ans des victimes de la traite des êtres humains à se réinsérer

Ils réapprennent à vivre

Des enfants livrés à la mendicité organisée, des filles prostituées, des hommes exploités au travail… Dans les Balkans comme ailleurs, la traite des êtres humains brise des vies par milliers. Permettre aux victimes de se reconstruire et de renouer le fil de leur existence exige d’aller au-delà de l’assistance et de la protection. Consciente de cet enjeu crucial, la Fondation Roi Baudouin, entre 2007 et 2014, a mis en place, financé et accompagné un vaste programme de réinsertion à long terme dans sept pays de la péninsule balkanique. 15 ONG y ont été associées ainsi que près de 3 000 bénéficiaires directs et indirects. À l’heure où ce programme s’achève, Frédéric Loore s’est rendu en Serbie afin d’observer ses prolongements concrets sur le terrain, où deux des organisations partenaires de la Fondation luttent au quotidien pour réapprendre aux victimes à vivre.

Denisa, 8 ans (*), tartine de la crème hydratante sur sa frimousse pouponne. À ses côtés, Evann, 11 ans, enveloppe sa petite tête bistre et futée d’un nuage de parfum. D’autres mioches prennent un bain pendant que leur linge tourne en machine. Bientôt, ils repartiront chez eux avec, sous le bras, un paquet d’habits propres et même parfois neufs, ou presque, en fonction des dons de vêtements reçus par le Centre.

Pour ces enfants roms condamnés à grandir dans des gourbis sordides, une boule de savon, un flacon de parfum bon marché et des nippes à l’odeur de poudre à lessiver, constituent déjà un luxe extraordinaire. Quant aux jus de fruit et aux glaces dont les régalent Jasna, l’une des éducatrices, ils tiennent véritablement du miracle quotidien et achèvent de leur restituer les joies simples d’une enfance confisquée par la misère et leur appartenance à un peuple maudit du reste des hommes.

«Ici comme dans notre seconde maison, nous accueillons entre 20 et 30 enfants par jour, mais leur nombre peut doubler durant les mois d’hiver », explique Mina Lukic, coordinatrice du Centre pour l’intégration de la jeunesse (CIJ), une association fondée en 2004 par un groupe d’étudiants de l’Université de Belgrade désireux de venir en aide aux enfants des rues. Le CIJ est l’une des deux ONG serbes soutenues par la Fondation Roi Baudouin (FRB), dans le cadre du vaste programme de réinsertion des victimes de la traite des êtres humains (TEH) étendu à toute la péninsule balkanique (Lire ci-dessous). À l’année, ses équipes (une dizaine d’éducateurs spécialisés, de pédopsychologues, de travailleurs sociaux, de bénévoles, une infirmière et un juriste) voient défiler quelque 300 filles et garçons âgés de 5 à 15 ans, répartis entre les deux implantations du Centre situées dans la capitale et ouvertes successivement en 2007 et 2012. À ceux-ci s’en ajoutent une centaine d’autres suivis directement sur le terrain. Pratiquement tous sont issus de la communauté rom dont le nombre de rejetons se chiffre en milliers, disséminés entre 25 campements installés à la diable aux quatre coins de la ville blanche.

« La plupart de nos bénéficiaires ont entre 8 et 12 ans », poursuit la coordinatrice. « Ils sont majoritairement originaires de Serbie et du Kosovo, mais certains viennent de Bosnie et du Monténégro. Ces enfants se livrent à la mendicité en rue, lavent des pare-brise de voitures aux carrefours ou collectent des papiers, des métaux et des bouteilles en plastique revendus ensuite par leurs parents pour quelques dinars. C’est un mode de survie ancestral auquel beaucoup de familles sacrifient en grande partie l’éducation et le bien être de leurs enfants, mais ont-elles vraiment le choix d’agir autrement ? », interroge Mina Lukic. Elle cherche toujours la bonne réponse à la question mille fois posée de la nature exacte de l’utilisation qui est faite de leur progéniture – enfant béquille ou chair à pognon ? – par des parents promis à la pauvreté et à l’exclusion sociale. Il est certain, en tout cas, que tous ces gamins vivent au bord du précipice, à deux orteils de tomber dans le gouffre sans fond du trafic et de la traite, simplement retenus par le mince filet que tendent à bout de bras les membres du CIJ. D’autres ont été happés par le vide comme l’explique Marko Tosic, lui aussi coordinateur du Centre : « Un nombre important d’enfants roms de Belgrade font l’objet d’une véritable exploitation. Principalement par leur famille et assez rarement par des criminels même s’il y a quelques cas. Ils sont forcés de mendier, de voler, de se prostituer. Il y en a même qui vivent seuls en rue, totalement livrés à eux-mêmes. Ils trouvent refuge dans des wagons de chemin de fer abandonnés ou des hangars désaffectés, ce genre d’endroit. Ceux-là sont bien sûr encore plus vulnérables ».

La fée du ghetto

Quartier rom de Mali Leskovac, faubourg de Belgrade. L’immense ghetto est invariablement identique à tant d’autres dans lesquels le « peuple des interstices », selon la belle expression de l’écrivain Patrick McGuinness, trouve refuge depuis des siècles : des masures bancales où grandit une marmaille en loques, des chiens pelés qui font la chasse aux rats, des mères perpétuellement engrossées qui s’efforcent de demeurer propres et dignes, le tout dans une promiscuité de favela.

La distance qui sépare ce trou fangeux des deux maisons accueillantes du CIJ paraît infinie. Les enfants du ghetto la parcourent chaque jour à pied ou en bus. Ils s’échappent des murs pisseux de leurs taudis pour retrouver ceux, colorés, du centre, qu’ils couvrent de dessins et entre lesquels résonnent leurs rires. Le soir, lavés, rhabillés, rassasiés de nourriture et de rêves, ils reprennent le chemin du quartier sans autre appréhension que de ne pas pouvoir en repartir le lendemain.

Mina déambule dans les ruelles défoncées du bidonville. De proche en proche, des marmots hilares lui sautent au cou en même temps qu’ils s’agrippent à celui de son collègue Marko. «Nous les nourrissons, nous les logeons au besoin – même si nous avons temporairement arrêté l’hébergement et réduit nos heures d’ouverture par manque d’argent -, nous faisons également du soutien psychologique ainsi que du soutien scolaire en plus de leur offrir tout simplement l’opportunité de jouer, d’aller au cinéma ou au théâtre, de faire du sport. À certains, nous devons carrément montrer comment utiliser des couverts ou prendre un bain », détaille la bonne fée de Mali Leskovac. Elle poursuit : « Nous tâchons également de les faire participer à l’organisation sociale, ainsi que leurs parents, en nous occupant de tous les aspects administratifs que ceux-ci négligent le plus souvent. Nous leur procurons des actes de naissance, nous tenons à jour leur dossier médical, nous les emmenons à l’école, nous les accompagnons dans certaines démarches vis-à-vis de la police, de l’administration, des hôpitaux, etc. Pour y parvenir, le contact avec les familles est essentiel. Certaines se laissent facilement convaincre de nous confier leurs enfants, car elles voient en nous un substitut à leur indigence. D’autres sont plus réticentes, sachant qu’en envoyant leurs gosses à l’école et chez nous plutôt que mendier, elles se privent de revenus ».

Pour Mariska, une mère de 32 ans au regard émeraude, le dilemme est tranché. Forcée de travailler dès son plus jeune âge, mariée ensuite à 15 ans, elle a dû se détourner du chemin de l’école qu’elle tient à présent à faire prendre à ses cinq enfants. « Toutes les mères ne pensent pas comme moi, mais mon mari me soutient », assure-t-elle. « Nous croyons tous les deux qu’il est nécessaire qu’ils aillent à l’école et au Centre. Ils ne mendient que durant leurs temps libres et uniquement avec moi. Je ne sais pas s’ils vivront mieux que nous, mais grâce à l’éducation qu’ils reçoivent, ils ont de meilleures chances d’y arriver ». Une conviction forte qui se mesure à l’aune du sacrifice consenti par la famille dont la survie est essentiellement assurée par la collecte de rebuts destinés au recyclage. Les comptes sont vite faits : le remplissage d’un « big bag » de bouteilles en plastique exige deux semaines de travail et rapporte 1000 dinars (8,50 €).

Erdesan, gavroche malicieux de 10 ans, membre d’une fratrie de sept bambins, est tout autant convaincu des bienfaits de sa situation actuelle. A tel point qu’il nous tire par la manche, désireux que nous l’interviewons : « Depuis quatre ans que je viens au Centre, tout a changé », dit-il, un sourire indélébile entre les fossettes. « Je ne mendie plus et je vais à l’école. Et puis, je me suis fait plein de nouveaux amis. J’aime bien les éducateurs aussi. Grâce à eux et à ce qu’ils m’apprennent, je me sens maintenant capable de réaliser mon rêve : devenir policier ».

Le travail qu’accomplissent journellement les travailleurs du CIJ, c’est un peu comme vider le Danube à la cuillère. Bien qu’ils aient l’énergie pour déplacer sans relâche ce rocher de Sisyphe, les difficultés financières qu’ils connaissent pourraient avoir raison de leur volonté. Consciente que son ballon d’oxygène (en train de s’épuiser) et celui d’autres bailleurs de fonds internationaux ne devaient pas constituer une fin en soi, la FRB a beaucoup œuvré à la sensibilisation des pouvoirs locaux dans les Balkans, les encourageant à prendre le relais en soutenant les initiatives de réinsertion à long terme des victimes de la traite. Le message passe de mieux en mieux, mais se heurte encore au principe de réalité : «La collaboration avec la municipalité est bonne», nous confie Mina, « mais elle a tout de même cessé de nous financer depuis la mi-2013 pour raisons d’économies ». Belgrade, avec ses processions de touristes, ses terrasses bondées et sa vie nocturne trépidante, a beau se donner des airs de Barcelone de l’Est, elle ne peut faire oublier que la Serbie est aux prises avec une situation économique désastreuse qui condamne plus de la moitié des jeunes de moins de 30 ans au chômage et oblige le reste de la population à vivre avec un salaire moyen de 400 euros par mois.

Safe house

Au creux de la capitale, un ensemble d’immeubles des années 70 demeurés dans leur jus. S’en dégage une atmosphère de guerre froide à peine réchauffée par les bouquets d’arbres aux alentours. L’appartement s’ouvre sur la « safe house » d’Atina, l’autre association citoyenne partenaire de la Fondation Roi Baudouin. Active depuis 2003 sur le terrain de la protection et de l’assistance aux victimes de traite, elle compte six travailleurs sociaux et s’attache les services d’experts (psychologues, juristes) et de volontaires. « Pour des raisons de sécurité, aucun journaliste avant vous n’a mis les pieds ici », souligne Lidija Djordjevic. « Même la police ignore cette adresse, c’est vous dire si l’endroit est tenu secret », renchérit sa collègue, Marija Cvejic.

Sitôt la porte refermée, Tatiana tombe dans les bras de ses deux anges gardiens. Cette mère célibataire de 32 ans a trouvé refuge ici en janvier. Violentée, droguée, prostituée de force dans une localité du centre de la Serbie, elle tente peu à peu de rassembler ses lambeaux de vie épars. En ce moment, elle occupe seule le havre de paix d’Atina qui peut accueillir un maximum de sept personnes à partir de l’âge de 13 ans. Elle se raccroche de toutes ses maigres forces à Lidija et Marija – « Sans elles, je serais probablement déjà morte » – ainsi qu’à la perspective de vivre à nouveau avec sa fillette de 7 ans confiée à sa grand-mère. L’issue du prochain procès de ses exploiteurs, détenus préventivement, la remplit d’un subtil mélange d’espoir et de désespoir. En effet, si la législation prévoit des peines assez lourdes (jusqu’à 12 ans de prison) pour des faits d’exploitation (sexuelle ou économique), la justice serbe prononce rarement des jugements exemplaires selon Atina, qui déplore également les difficultés d’octroi du statut de victime reconnue de la TEH. « Il n’y a pas si longtemps que les autorités de notre pays s’attaquent vraiment à la traite. L’expérience manque et la police peine souvent à réunir des preuves matérielles suffisantes. Dès lors, les magistrats s’en remettent aux témoignages qu’il est toujours difficile d’obtenir », explique Marija. «Par ailleurs, le fléau est grandissant. En 2014, nous avons accompagné une cinquantaine de victimes et leur nombre augmente chaque année. La prostitution reste le phénomène le plus répandu, mais les cas d’exploitation par le travail se multiplient sans cesse. Ainsi que ceux des personnes forcées de mendier, de voler ou de commettre divers délits. On observe une autre évolution significative ces dernières années : la majorité des victimes recensées sont serbes désormais. Et plus de la moitié d’entre-elles sont des enfants. La crise économique qui frappe le pays est une des explications».

L’analyse est partagée par Mitar Djuraskovic, haut responsable policier du ministère de l’Intérieur, coordinateur de la lutte contre la criminalité transnationale et le trafic d’êtres humains : « Au début des années 2000, nous devions uniquement faire face à la prostitution sur notre territoire de filles originaires de Roumanie, de Moldavie et d’Ukraine. Grâce à la coopération policière et l’action de la Justice, ce phénomène a été enrayé. À présent, qu’il s’agisse de la prostitution, de la pornographie, des mariages forcés ou de l’exploitation économique, nos victimes sont des nationaux. Notamment, beaucoup de travailleurs serbes du secteur de la construction sont exploités sur des chantiers en Russie et dans d’autres pays de l’ex-URSS. Je vous dirais même que, selon moi, 90 % d’entre eux sont à haut risque d’exploitation ! ».

Des larmes et des bagels

Lidija et Marija referment la porte de la « safe house » sur Tatiana, ses projets d’avenir et ses angoisses de lendemains qui déchantent. D’autres bénéficiaires la rejoindront bientôt, confiés à Atina par la police ou par le Centre national en charge de l’assistance aux victimes de la traite. Durant les trois premiers mois, il s’agit simplement de leur offrir un lieu sûr où ils peuvent en toute quiétude panser leurs plaies. Ensuite, après une phase de transition, débute un long processus de reconstruction, entre un et trois ans. Se refaire une santé, soigner les séquelles psychologiques, renouer avec la famille ou fonder la sienne, aller au bout de la procédure judiciaire, reprendre des études, décrocher un job… Le chemin est long avant de pouvoir à nouveau s’abandonner à vivre.

Rendre autonomes les victimes est un des objectifs poursuivis par la Fondation Roi Baudouin. L’autre vise à faire en sorte que les organisations partenaires diversifient leurs sources de financement afin qu’elles soient moins dépendantes de l’aide fluctuante des bailleurs internationaux et de celle, encore plus aléatoire actuellement, des Etats. Pour rencontrer cette double préoccupation, l’an dernier, 100 000 euros ont été investis par la FRB dans la création de quatre entreprises sociales en Albanie, Macédoine et Serbie. Elles font rentrer de l’argent dans les caisses des ONG en même temps qu’elles procurent de l’emploi aux bénéficiaires.

À Belgrade, celle qu’a mise sur pied Atina en avril dernier, a pris la forme d’un « Bagel shop ». Dans un petit snack cosy du centre-ville où une école, deux facultés et une communauté juive friande de bagels fournissent une clientèle régulière, la fameuse spécialité gourmande en forme d’anneau se vend comme des petits pains. « Nous en produisons 300 par jour ce qui assure déjà la rentabilité », se félicite Jelena Hrnjak, responsable chez Atina. « Nous voudrions rapidement développer l’activité dans laquelle nous réinjectons tous les bénéfices, de sorte qu’avec l’apport de l’étranger, nous puissions réduire l’aide publique à 30 % de notre budget de fonctionnement. En attendant, nous avons formé quatre de nos bénéficiaires que nous employons ici sous contrat ». Parmi ceux-ci, Milica, 23 ans, mariée et mère de deux enfants. Issue d’une famille pauvre des environs de Belgrade, elle a abandonné l’école au sortir du primaire pour travailler dur à la ferme avant d’être vendue par les siens et se retrouver exploitée sexuellement à l’âge de 16 ans. Des larmes coulent sur son visage de Madone des Balkans. Elle les sèche. Nous lui parlons d’avenir et son sourire affleure de nouveau. « Grâce à Atina, je suis en sécurité, j’ai refait ma vie, achevé mes études, appris le métier de coiffeuse et j’ai un boulot qui me plaît. Dans le futur, j’ai simplement pour projet d’ouvrir mon propre salon de beauté et d’être heureuse avec mon mari et mes enfants ». Elle ajoute : «Je sais maintenant que si on rencontre les bonnes personnes, les choses peuvent changer ».

(*) Par souci de protéger les victimes et certains mineurs d’âge, des éléments de ce reportage pouvant permettre leur identification ont été modifiés.

Un projet et des chiffres : 3 000 bénéficiaires, 15 ONG, 7 pays

 « La réinsertion des victimes de la traite des êtres humains passe bien sûr par de l’aide médicale, du soutien psychologique et une assistance juridique. Mais pour lui donner une chance de réussite à long terme, elle nécessite bien davantage : un logement sûr et abordable, une formation professionnelle, un accompagnement familial, des opportunités d’emploi, des relations sociales rétablies, etc. C’est ce processus long et complexe que nous avons voulu impulser ». Fabrice de Kerchove, responsable de projet à la Fondation Roi Baudouin (FRB), résume de la sorte le vaste programme mis en place dans les Balkans entre 2007 et 2014. Des services d’aide à la réinsertion, afin de permettre aux victimes de se reconstruire et de renouer le fil de leur existence, ont été créés, soutenus et développés en Albanie, Bulgarie, Macédoine, Roumanie, Serbie, Kosovo et Bosnie-Herzégovine. Autant de pays où la traite des êtres humains sévit sous différentes formes : prostitution, mendicité organisée, exploitation économique… En plus des gouvernements et du secteur privé, 15 ONG locales ont été associées au projet. La FRB a alloué à ces dernières 1,5 million d’euros auxquels sa partenaire, l’Agence allemande de coopération internationale (GIZ), a rajouté 500 000 euros. À l’arrivée, 1711 victimes ont bénéficié directement de ces services, soit un quart du nombre de celles officiellement recensées par les autorités des pays concernés. Près de 60 % d’entre-elles ont été réinsérées avec succès. S’y ajoutent 1 179 bénéficiaires indirects, membres des familles de victimes.

INFOS: www.kbs-frb.be