Libye : six trafiquants sanctionnés par les Nations Unies

Le Conseil de sécurité a sanctionné début juin, six chefs de réseaux de trafiquants de migrants actifs en Libye. Cette mesure dissuasive est une première pour l’ONU.

Depuis plusieurs années, MDM s’intéresse de près au trafic d’êtres humains en Méditerranée, avec une attention particulière sur ce qui se trame en Libye. Dans le cadre de ses recherches et sa grande enquête menées en 2016 sur les organisateurs qui se cachent derrière les Cargos de migrants fantômes, et qui organisent ces traversées lucratives (Cf.: “Qui se cache derrière les cargos de migrants?”), MDM avait déjà l’attention attiré sur des « trafiquants » peu scrupuleux agissant sur les côtes en Libye.

Dans le rapport final de juin 2017, le Groupe d’experts sur la Libye des Nations Unies chargée de suivre la transition politique en Libye, précisait que « les groupes armés et les réseaux criminels continuent d’exploiter différentes sources de financement, telles que le trafic de migrants et le trafic de carburant. Le Groupe d’experts a recensé des réseaux, le long de la côte occidentale, qui se livrent à ces deux activités. Plusieurs enquêtes menées sur le gel des avoirs montrent la complexité des ressources financières mises à disposition de certains individus inscrits sur la Liste de personnes et entités visées par des sanctions, dont le bénéficiaire réel se cache derrière de nombreux hommes de paille et sociétés-écrans ».

Le 7 juin 2018, les Nations Unies ont pris, pour la première fois, des sanctions contre six caïds impliqués dans le trafic d’êtres humains en Libye. Par cette mesure, le Conseil de sécurité de l’ONU adresse un message fort aux réseaux criminels transnationaux. Des mesures sans précédent ont été prises comme, le gel des avoirs financiers, des interdictions de voyager et d’autres mesures punitives. Les personnes concernées figurent sur laSanctions liste’ des trafiquants d’êtres humains soupçonnés de trafics internationaux. Il s’agit de quatre ressortissants libyens : Mussab Abugrein (alias Docteur Mussab), Ahmed Al Dabbashi ou Ahmad al-Dabbashi (surnommé Al Amu – ” l’oncle “), Mohammed Kashlaf ou Mohammad Kashlav (alias Al-Gab) et Abdulrahman Milad, (alias Al Bija). Les deux autres hommes figurant sur la liste noire des sanctions sont plus connus, il s’agit des passeurs érythréens Ermias Ghermay et  Fitwi Abdelrazak.

Qui sont-ils ?

1) Le dénommé Abdulrahman Milad (ou Abd al Rahman al-Milad), alias Al Bija, serait, selon plusieurs observateurs, le plus grand acteur de la “mafia” des gardes côtes qui a établi une emprise sur le lucratif trafic d’êtres humains à Zawiya et dans la région avoisinante. Cette entité est située sur la côte méditerranéenne dans le Nord-Ouest du pays, à 50 kilomètres à l’ouest de Tripoli, sur la route qui va de la frontière tunisienne à la capitale Tripoli.

Selon une importante enquête réalisée par TRT World «The kingpin of Libya’s human trafficking mafia », Al Bija est le commandant des gardes côtes. Outre le trafic de migrants, il travaillerait sous la protection d’Al Qasseb, nom de guerre de Mohamed Khushlaf, chef du département de sécurité de la raffinerie de Zawiya. Soutenu par son cousin et avocat Walid Khushlaf, Al Qasseb exerce un contrôle total sur la raffinerie et le port de Zawiya. Les cousins Khushlaf font partie de la puissante tribu Abu Hamyra, tout comme Al Bija. L’enquête explique aussi que les milices d’une autre tribu locale, Ulad Saqqar, ont commencé à défier Al Bija et Al Qasseb pour le contrôle du port. Selon la ‘Sanctions List’ du Conseil de sécurité des Nations Unies, « Abd Al Rahman al-Milad dirige l’unité régionale des garde-côtes à Zaouïa qui est régulièrement associée à des violences commises contre des migrants et des passeurs. Selon le Groupe d’experts, Milad et d’autres garde-côtes auraient directement participé au sabordage d’embarcations de migrants par arme à feu. Al-Milad collabore avec d’autres passeurs tels que Mohammed Kachlaf qui, d’après certaines sources, en contrepartie de la protection qu’il lui apporte, peut mener des opérations illicites en rapport avec la traite et le trafic de migrants. Lors d’enquêtes criminelles, plusieurs témoins ont déclaré avoir été recueillis en mer par des hommes armés sur un navire des garde-côtes appelé Tallil (utilisé par al‑Milad) puis emmenés au centre de détention d’al-Nasr, où ils auraient été détenus dans des conditions d’extrême brutalité et roués de coups. »

La région côtière de Sabratha fait aussi partie des points de départ de migrants vers l’Europe depuis plusieurs années.

2) Ahmad al-Dabbashi fait également l’objet de sanctions par les Nations Unies. Il est largement considéré comme un élément central d’un accord avec le ministère italien de l’Intérieur en 2017 pour contrôler le flux de migrants. Les documents de l’ONU indiquent qu’« Ahmad al-Dabbashi est le commandant de la milice Anas al-Dabbashi qui, auparavant, était présente dans la zone côtière située entre Sabratha et Melita. Al-Dabbashi dirige un nombre important d’activités illicites liées au trafic de migrants. Le clan et la milice al-Dabbashi entretiennent également des liens avec des groupes terroristes extrémistes violents. Actuellement, al‑Dabbashi est actif dans les environs de Zaouïa où il a déplacé ses activités après que, en octobre 2017, de violents affrontements l’ont opposé à une autre milice et à des groupes rivaux de trafiquants autour de la zone côtière, faisant plus de 30 morts, dont des civils. À la suite de cette éviction, le 4 décembre 2017, Ahmad al-Dabbashi s’est publiquement juré de reprendre Sabratha par la force et les armes. Il existe de nombreuses preuves que la milice d’al-Dabbashi est directement impliquée dans le trafic illicite d’êtres humains et le trafic de migrants, et que sa milice a la mainmise sur les zones de départs de migrants, les camps, les refuges et les bateaux. Selon certaines informations, al-Dabbashi a exposé des migrants (y compris des mineurs) à des situations violentes et parfois mortelles sur terre et en mer. Après les affrontements violents entre la milice al-Dabbashi et une autre milice à Sabratha, des milliers de migrants ont été retrouvés (beaucoup dans un état grave) ; la plupart étaient détenus dans des centres de la brigade Martyrs Anas al-Dabbashi et de la milice El-Ghul. Le clan al-Dabbashi et la milice Anas al‑Dabbashi qui y est associée entretiennent depuis longtemps des liens avec l’État islamique d’Iraq et du Levant (EIIL) et les groupes qui lui sont affiliés. Plusieurs agents de l’EIIL sont passés dans leurs rangs, notamment Abdallah al-Dabbashi, le « calife » de l’EIIL à Sabratha. Al-Dabbashi serait également impliqué dans l’organisation du meurtre, en juillet 2017, de Sami Khalifa al-Gharabli qui avait été nommé par le Conseil municipal de Sabratha pour lutter contre le trafic de migrants. Les activités d’al-Dabbashi contribuent largement à la montée de la violence et de l’insécurité dans l’ouest du pays et menacent la paix et la stabilité de la Libye et des pays voisins».

3) Mus’ab Abu-Qarin, un autre des six individus faisant l’objet d’un gel des avoirs, est accusé, selon la liste de l’ONU, d’être à la tête d’un réseau de trafic transnational et d’avoir fait passer 45 000 personnes par voie maritime rien qu’en 2015. Abu-Qarin, est né le 19 janvier 1983 à Sabratha en Libye. Il a également conclu des accords avec le gouvernement italien. Il est accusé d’avoir organisé un voyage en bateau de migrants entre la Libye et l’Italie le 18 avril 2015, au cours duquel 800 personnes se sont noyées après le naufrage du bateau au large des côtes libyennes. Il s’agit de l’une des pires catastrophes maritimes en Méditerranée que MDM avait relatée à cette période («L’épave de 900 migrants localisé – La Navy Italienne sur les traces du Cargo»). La ‘sanctions liste’ de l’ONU précise que « Mus’ab Abu-Qarin est considéré comme un acteur majeur de la traite des êtres humains et du trafic de migrants dans la zone de Sabratha. Il est également présent à Zaouïa et Garibulli. Son réseau transnational opère en Libye, dans les pays de destination en Europe et les pays d’Afrique subsaharienne pour ce qui est du recrutement des migrants et dans les pays arabes en ce qui concerne ses activités financières. Selon des sources fiables, pour le trafic et la traite d’êtres humains, il s’est allié à Ermias Ghermay, qui gère la « chaîne orientale d’approvisionnement » pour le compte d’Abu-Qarin. Il est avéré qu’Abu-Qarin entretient des relations avec d’autres protagonistes du trafic d’êtres humains, notamment Mohammed Kachlaf (cousin et chef de la brigade al-Nasr, dont l’inscription sur la Liste est également proposée) à Zaouïa. Selon un ancien complice d’Abu-Qarin, qui coopère à présent avec les autorités libyennes, sur la seule année 2015, Abu-Qarin a organisé le voyage en mer de 45 000 personnes, exposant les migrants (y compris des mineurs) au danger de mort. Il est aussi l’organisateur du voyage qui, le 18 avril 2015, s’est soldé par un naufrage dans le Canal de Sicile dans lequel 800 personnes ont péri. D’après les éléments de preuve recueillis, y compris par le Groupe d’experts, il est responsable d’avoir détenu des migrants dans des conditions d’extrême brutalité, notamment à Tripoli, non loin de la zone d’al-Wadi et des stations balnéaires proches de Sabratha où les migrants sont détenus. Abu-Qarin aurait été proche du clan al-Dabbashi à Sabratha, jusqu’à ce qu’un conflit éclate au sujet d’une « taxe de protection ». Des sources ont indiqué qu’Abu-Qarin a payé des proches de groupes extrémistes violents de la zone de Sabratha, pour pouvoir en contrepartie être autorisé à se livrer à la traite de migrants pour le compte des groupes extrémistes violents, qui profitent financièrement de l’exploitation de l’immigration illégale. Il est lié à un réseau de trafiquants composé de groupes armés salafistes basés à Tripoli, Sabha et Koufra ».

4) Mohammed Kachlaf est aussi un acteur important dans le trafic de migrants au départ des côtes libyennes. Selon l’ONU, il est « le chef de la brigade Shuhada al‑Nasr à Zaouïa, en Libye occidentale. Sa milice contrôle la raffinerie de Zaouïa, un pôle central du trafic illicite de migrants. Kachlaf contrôle également des centres de détention, y compris le centre de détention de Nasr officiellement sous le contrôle du Service de la lutte contre l’immigration illégale. D’après des informations provenant de sources diverses, le réseau de Kachlaf est parmi les plus actifs dans le domaine du trafic et de l’exploitation de migrants en Libye. Kachlaf a des liens forts avec le chef de l’unité locale des garde-côtes de Zaouïa, al-Rahman al-Milad, dont les hommes interceptent des embarcations de migrants, souvent celles des réseaux de trafiquants rivaux. Les migrants sont ensuite emmenés dans des centres de détention contrôlés par la milice al‑Nasr, où ils seraient détenus dans des conditions désastreuses. Selon les témoignages recueillis par le Groupe d’experts sur la Libye, les migrants sont souvent battus et certains, en particulier les femmes venues d’Afrique sub-saharienne et du Maroc, sont vendus comme « esclaves sexuels » sur le marché local. Le Groupe d’experts a également constaté que Kachlaf collabore avec d’autres groupes armés et est impliqué dans les affrontements violents répétés qui ont eu lieu en 2016 et en 2017 ».

5) Fitiwi Abdelrazak est né à Massaua en Érythrée. Âgé d’environ 30-35 ans, « Fitiwi Abdelrazak est un dirigeant d’un réseau transnational responsable de la traite d’êtres humains et du trafic de dizaines de milliers de migrants, principalement depuis la Corne de l’Afrique jusqu’aux côtes libyennes puis jusqu’à leur destination en Europe et aux États-Unis. Fitiwi Abdelrazak a été décrit dans plusieurs enquêtes criminelles et par d’autres sources publiques comme l’un des principaux acteurs responsables de l’exploitation et de la maltraitance d’un grand nombre de migrants en Libye. Abdelrazak a de nombreux contacts parmi les réseaux de passeurs libyens et a accumulé d’immenses richesses en se livrant au trafic illicite de migrants. Il est entouré d’hommes armés et dispose d’entrepôts et de camps de détention où de graves violations des droits de l’homme sont commises. Son réseau est composé de plusieurs cellules qui, depuis le Soudan, la Libye, l’Italie ou d’autres pays, font passer des migrants dans les pays de destination. Dans les camps contrôlés par Abdelrazak, tout comme dans d’autres centres de détention locaux, des migrants sont également achetés à d’autres trafiquants. Depuis ces camps, les migrants sont emmenés sur les côtes libyennes. Abdelrazak a organisé un nombre incalculable de voyages périlleux par la mer, mettant les migrants (y compris des mineurs) en danger de mort. Abdelrazak est associé à au moins deux naufrages qui ont fait de nombreux morts entre avril 2014 et juillet 2014. »

6) Ermias Ghermay est depuis longtemps dans le collimateur comme trafiquant d’êtres humains d’envergure par les autorités italiennes. Il est âgé entre 35-45 ans et est de nationalité érythréenne. Le Conseil de sécurité de l’ONU précise qu’« il existe de nombreuses informations provenant de diverses sources fiables, notamment d’enquêtes criminelles, décrivant Ermias Ghermay comme l’un des plus importants acteurs originaires d’Afrique subsaharienne impliqués dans le trafic illicite de migrants en Libye. Ermias Ghermay est un dirigeant d’un réseau transnational responsable de la traite d’êtres humains et du trafic de dizaines de milliers de migrants, principalement depuis la Corne de l’Afrique jusqu’aux côtes libyennes puis jusqu’à leur destination en Europe et aux États-Unis. Il est entouré d’hommes armés et dispose d’entrepôts et de camps de détention où de graves violations des droits de l’homme seraient commises contre des migrants. Il travaille en étroite collaboration avec des réseaux de trafiquants libyens, comme celui d’Abu-Qarin dont il serait la « chaîne orientale d’approvisionnement ». Son réseau s’étend du Soudan aux côtes de la Libye et jusqu’en Europe (Italie, France, Allemagne, Pays-Bas, Suède, Royaume-Uni) et aux États-Unis. Dans les camps de détention privés que Ghermay contrôle sur la côte nord-ouest de la Libye, les migrants détenus sont victimes de graves exactions. Depuis ces camps, ils sont emmenés à Sabratha ou Zaouïa. Ces dernières années, Ghermay a organisé un nombre incalculable de voyages périlleux par la mer, mettant les migrants (y compris à de nombreux mineurs) en danger de mort. En 2015, les autorités judiciaires de Palerme (Italie) ont émis des mandats d’arrêt contre Ermias Ghermay pour trafic de milliers de migrants dans des conditions inhumaines, y compris pour le naufrage survenu près de Lampedusa, le 13 octobre 2013, dans lequel 266 personnes ont péri. »

Les sanctions de l’ONU soulèvent également des questions sur la viabilité des accords très pragmatiques conclus par le gouvernement italien précédent, notamment par l’ancien ministre de l’Intérieur, Marco Minniti, avec les chefs des milices libyennes. Notons également que cette décision de l’ONU avait été retardée par une demande de précision de la Russie sur ces désignations d’individus.

Ces sanctions contre des trafiquants de migrants représentent une « première » pour le Conseil de sécurité. Alors que l’OIM chiffre près de 1000 décès de migrants en méditerranée depuis début 2018, on ose croire que l’objectif de cette mesure portera un coup dur et neutralisera les filières toujours actives en Libye.