Les esclaves de la brique

Au pied du mur

Le milieu de la construction conserve de multiples pratiques irrégulières favorisées par les circuits parallèles. Des circuits dans lesquels se sont engouffrés en masse les travailleurs de l’Est après la chute du Mur et l’ouverture des frontières. Les Polonais, Bulgares, Roumains, Tchèques, Hongrois, ont déserté leurs pays exsangues en espérant trouver à l’Ouest le salut que semblaient leur refuser chez eux une agriculture moribonde ou une industrie anémiée par plus d’un demi-siècle de communisme.

« L’effondrement des régimes socialistes en Europe centrale et orientale a eu pour effet de créer un réservoir de main-d’œuvre bon marché et adaptable »[1], confirme l’OIT. Ce réservoir, inépuisable, se déverse depuis une vingtaine d’années sur les chantiers de construction en Belgique. Ceux qui en sont issus débarquent sans permis de travail,  munis d’un simple visa touristique, parfois estampillé d’un « cachet Schengen » qui leur autorise le séjour sur le territoire du même nom pour une période maximale de trois mois. Beaucoup, profitant de l’expérience et des conseils de parents ou de connaissances qui ont fait plus d’une fois l’aller-retour, décident et organisent eux-mêmes leur périple. Après tout, Prague, Budapest ou Varsovie ne sont jamais qu’à une bonne journée de voiture de Bruxelles, deux tout au plus. On les retrouve ensuite aux quatre coins du pays à carreler, plafonner, peindre, maçonner ou simplement remplir des conteneurs de débris. Très souvent sur de mini-chantiers d’habitations privées où ils gagnent de quoi améliorer leur condition et faire vivre un peu mieux leurs familles sitôt de retour dans les foyers.

D’autres tombent aux mains de pourvoyeurs de main d’œuvre clandestine qui les font entrer dans le réseau dédaléen de la sous-traitance informelle. Une tendance lourde observée une peu partout par l’OIT : « L’externalisation du travail par le biais de sous-traitants et d’autres intermédiaires est aujourd’hui la norme dans la plupart des pays »[2]. Une fois embrigadés, tous ces trimardeurs de l’Est se tuent à la tâche pour des patrons sans scrupule qui en tirent le maximum en échange d’une « paie » misérable.

Le coût prohibitif de la main-d’œuvre, la concurrence mondiale intenable, les charges sociales trop élevées, les prix exorbitants des matériaux,… les prétextes ne manquent pas pour justifier les abus auxquels se livrent une foule d’entrepreneurs et de particuliers. L’occupation d’étrangers en situation illégale est à ce point entrée dans les mœurs, qu’elle est vue avec une certaine bienveillance dans l’opinion. Pour d’aucuns, se payer à moindre frais les services d’un clandestin polonais ou bulgare, est devenu chose commune. Après tout, ne touchent-ils pas deux à trois fois ce qu’ils reçoivent chez eux pour le même travail, exécuté au demeurant dans des conditions moins pénibles ? L’état d’esprit est le même dans le monde des entreprises, où des ouvriers trouvent banal de partager leur casse-croûte avec des collègues de chantier sans cesse sur le qui-vive, prêts à détaler à la vue du moindre uniforme. Favorisée par l’élargissement de l’Europe, cette mixité entre travailleurs réguliers et irréguliers tend à devenir la norme officieuse dans le secteur de la construction.

A lire : notre enquête sur la filière brésilienne de travailleurs clandestins à Bruxelles.


[1] « Une alliance mondiale contre le travail forcé », rapport 2005 du Directeur général de l’OIT (page 58). Conférence internationale du travail, 93ème session.

[2] « L’industrie de la construction au XXIe siècle, image de marque, perspectives d’emploi et qualifications professionnelles », rapport de l’OIT, TMCIT/2001 (pages 1&2) – Genève 2001.